26/06/2004

26/06/04 - 17:43

Roman-feuilleton (14) - "Compagnons de beuverie"

La nuit était tombée, et il errait de par les rues bondées, sous la lumière crue des réverbères, depuis plusieurs heures. Il s’arrêta pour regarder autour de lui pendant quelques secondes, se demandant où il était.
Aucune idée.
Il reprit alors sa longue marche sans but, fendant la foule des gens qui sortaient s’amuser ou se hâtaient de rentrer chez eux. Flots de paroles et éclats de rire, cris et grondements de voitures – bruits familiers qu’il avait finis par savoir apprécier, depuis qu’il habitait cette ville. Trois ans déjà, qu’il vivait là…
Le Destin avait été étrange avec lui, mais il ne s’en formalisait pas. Il attendait simplement ce qui lui était encore réservé, prêt à l’affronter, plein d’une confiance indéfinissable. Il s’arrêta soudain, et soupira lentement, inspirant ensuite un grand bol de l’air nocturne, levant son regard gris vers le ciel obscur. Peu importe ce que serait son destin après tout – il verrait bien, de toute façon, il n’aurait pas le choix.
Il espérait simplement pouvoir terminer ce qu’il était venu faire – c’était là tout ce qu’il demandait au Destin.
Et il lutterait pour cela.
Il marcha encore longtemps, et lorsqu’il se rendit compte de l’heure avancée, les rues étaient déjà désertes. L’air s’était rafraîchi autour de lui, se chargeant d’humidité, mais il poursuivit instinctivement sa marche errante.
Alors il le vit.
Un homme, vêtu pauvrement, adossé contre un mur, à peine éclairé par les réverbères. Son corps vacillant était parcouru de tremblements, et son bras était pressé contre sa poitrine. Soudain, l’homme tressaillit, secoué par un spasme de douleur. Saisi d’inquiétude, Samuel se précipita vers l’homme mal en point.
Au moment même où le jeune homme porta la main sur l’épaule de l’inconnu, ce dernier la saisit et lui fit brusquement une clé de bras qui le plaqua contre la paroi rugueuse du vieux bâtiment, lui arrachant un grognement sourd.
« Ton fric, dépêche ! »
La voix de l’inconnu était nerveuse, comme s’il n’aimait pas ce qu’il était en train de faire, mais sa poigne était sûre et ferme. La rue était vide, personne aux environs. Un instant de silence s’ensuivit, et soudain, un grand éclat de rire s’élança vers le ciel. L’agresseur, surpris de voir sa victime se mettre à rire, desserra légèrement son emprise, et Samuel lui dit, d’un ton franc :
« Je n’ai pas d’argent sur moi – désolé, tu es mal tombé… »
En disant cela, il se libéra de la prise de l’inconnu et se retourna paisiblement. Ce dernier, étrangement, ne s’était pas opposé à son mouvement, reculant de quelques pas. Quelque chose dans la voix de Samuel lui avait curieusement inspiré confiance.
Samuel dévisagea lentement son agresseur, un homme aux cheveux d’un blond pâle, plus grand que lui d’une dizaine de centimètres. Ses yeux étaient d'un bleu très sombre, sa peau bronzée, sa chevelure coupée court. De la perplexité se lisait dans ses yeux, et sa musculature nerveuse semblait prête à réagir au moindre signal de danger.
Samuel mit ses mains dans ses poches en souriant et les remua en inspectant son agresseur qui était toujours là, faisant résonner l’éclat métallique de ses clés – puis en sortit avec surprise un billet de ving euros tout neuf.
Il ne comprit pas.
Il n’avait aucune idée de ce que cet argent faisait là. Il avait pris l’habitude de ne jamais emporter son portefeuille quand il partait en errance comme il aimait le faire parfois – comme ce soir par exemple.
Il rit de plus belle, passant l’autre main dans ses cheveux, et dit, tout joyeux, à son agresseur, le billet entre les doigts :
« C’est ce que j’appellerai un signe du Destin. Ca te dirai une bonne bière ? C’est moi qui invite ! »
Il regardait le grand blond en souriant – et l’autre répondit à son sourire, un peu dépassé.
« Ok, pourquoi pas… »
Samuel mit la main sur son épaule, et l’entraîna joyeusement avec lui :
« Je m’appelle Samuel, et toi ?
- Alex…
- Tu as un bar préféré ?
- Même plusieurs… »
Et les deux hommes s’en allèrent comme les meilleurs amis du monde, burent autant qu'ils purent avec ce qu'ils avaient, et, éméchés, emplirent les rues de Marseille de l’écho de leurs rires.

commentaires

Les commentaires sont automatiquement fermés aux visiteurs au bout de trente jours.

 

Une histoire de GA Consultez mes archives à partir d'août 2004 pour suivre une petite histoire des membres du site en photos !