Roman-feuilleton (12) - "Ma soeur est une geek"
« Putain, Gabe, tu décroches jamais de ton ordi ?
- …
- Ohé, Gabrielle ?
- …
- Qu’est-ce que tu es encore en train de faire ?
- …
- Gabrielle ? C’est ton frère qui te parle. Tu m’entends ?
- Je suis sur un projet important. Désolée.
- Quel projet ? Oh non, ne me dis pas que tu t’essayes encore au piratage ? Rassure-moi, c’est pas ça, hein ?
- Non, c’est plus amusant que ça.
- Quoi alors ?
- C’est un secret.
- Ben merde alors. Ma soeur est une geek. »
Il se pencha un peu plus vers l’écran, essayant de déchiffrer les lignes de caractères qui défilaient à une allure quasi-subliminale, puis abandonna, face à l’incapacité de son cerveau à appréhender l’essence intrinsèque d’une ligne de code tirée d’un quelconque langage sinon extraterrestre, du moins étranger. Il poussa un soupir d’agacement, puis posa une main sur l’épaule de sa sœur cadette.
« T’es sûr que tu veux pas sortir ? Un peu de vie sociale te ferait pas de mal, tu sais…
- Je n’ai pas besoin d’une vie sociale. Je suis très bien ici.
- Bon sang, Gabe ! Tu restes coincée devant un écran 24 heures sur 24 ! Si c’est pas à ton boulot, c’est ici. Merde alors, c’est pas une vie que tu mènes !
- Si, c’en est une.
- Ok, c’est à mon tour de rester sans voix.
- Il n’y a pas de quoi.
- Tu es vraiment sûre que tu veux pas venir prendre l’air ? Ca te détendra, tu verras, et…
- Non merci.
- … »
Il finit par sortir, seul, grommelant vaguement quelques injures. Sa sœur l’agaçait, certes, mais l’inquiétait surtout. Il aurait souhaité la voir mener une autre vie que celle-là, dans une pénombre permanente, à tapoter sans cesse sur un clavier, à scruter un écran d’un regard vide. Ils étaient frère et sœur après tout – ils avaient été plus proches dans le passé. Et quoiqu’on dise, il tenait à elle. C’était sa petite sœur. Sa seule famille.
Malgré lui, il se sentit un peu coupable.
Il grogna, irrité. Sa sœur menait la vie qui lui plaisait après tout – libre à elle de vivre en ermite. Et il se dit à lui-même :
« Mon petit Sammy, n’oublie pas que toi-aussi tu as ta propre vie à mener… »
Et pourtant, il ne put s’empêcher de se mordre les lèvres en pensant cela.