29/06/2004Roman-feuilleton (23) - "Associés"Gilles remplit son verre de coca, et commença.
« Je venais d’entrer en seconde, dans le même lycée que Laurent. C’était un univers inconnu, et je ne connaissais personne. C’était pareil pour Laurent, alors, le premier jour de classe, parce que le hasard voulut qu’on s’asseye à côté l’un de l’autre, on est devenus amis. Très vite, et tout naturellement.
On avait des goûts communs, et suffisamment de différences pour rendre notre relation intéressante. On aimait la musique classique d’un côté, mais lui n’aimait pas le sport en général, alors que moi je faisais déjà de l’aïkido depuis plusieurs années. On aimait les comics américains, mais lui était un partisan de DC, et moi de Marvel. Batman contre Serval, en somme.
Bref, de quoi meubler d’innombrables débats déchaînés.
Nous étions amis, alors, je ne l’aimais pas encore, du moins, pas comme aujourd’hui.
Un jour, nous rentrions du lycée quand une voiture dérapa sur la chaussée pour s’encastrer dans une bijouterie. Les passagers semblaient grièvement blessés, le propriétaire de la boutique et plusieurs de ses clients aussi, mais le pire arriva. Les passants, au lieu d’appeler les secours, se sont engouffrés dans la vitrine, puis le magasin, pour voler des bijoux.
J’étais pétrifié devant ce spectacle.
Le plus horrible commença quand l’une des victimes, dans la voiture, se mit à gémir de douleur alors que tout le monde l’ignorait.
Ce fut Laurent qui y alla le premier, et il m’entraîna avec lui. Nous entrâmes dans la boutique adjacente et implorèrent la propriétaire d’appeler la police avant qu’une véritable émeute ne commence dans la rue.
Puis Laurent repartit s’occuper des blessés.
Il s’occupa des gens dans la voiture, les sortit un à un – il y avait trois personnes en tout, un homme, une femme, et une vieille dame assise à l’arrière. C’était elle qui gémissait, les deux autres étaient inconscients. Laurent m’appela, m’arrachant à ma peur du sang, et j’allais l’aider.
Mais la situation devenait intenable. La foule s’agglutinait, on escaladait la voiture défoncée, on commençait à briser carrément le reste de la vitrine, tout ça pour rentrer dans la bijouterie. Laurent et moi ramenions les corps des blessés à l’écart, mais les cris à l’intérieur se muèrent vite en hurlements de douleur : plusieurs personnes, dont le bijoutier, étaient en train de se faire piétiner.
Laurent, sans douter, y alla. A l’intérieur, il brava les pilleurs, et sortit une première cliente blessée. Il avait du recevoir un mauvais coup, parce qu’il saignait à la commissure des lèvres.
Il ne paie pas de mine comme ça, mon rouquin, mais il reste l’homme le plus courageux que je connaisse. Je ne pouvais décemment pas le laisser faire seul, alors j’y allais à mon tour. Ce fut plus simple pour moi, parce que je savais à peu près me battre, mais ce fut là mon erreur.
Quand on me vit répliquer et plaquer un casseur au sol, on commença à me frapper.
La foule devint folle, et commença à s’acharner sur moi, je me retrouvais à terre, sans défense. J’appelais Laurent à l’aide, mais il ne parvenait pas jusqu’à moi, repoussé par la masse.
Je reçus plusieurs coups à la tête et au ventre sous les hurlements hystériques, et parvint finalement à me blottir contre un mur. Soudain, un bruit attira l’attention de la foule – c’était Laurent qui venait d’attirer l’attention en brisant une dernière étagère. Il ne parlait pas, se contentant de laisser les gens se battre pour les miettes d’or et de joaillerie qui restaient.
Il courut jusqu’à moi et m’emmena dehors. Les flics n’arrivèrent que cinq minutes plus tard. La bijouterie avait été dévastée, il y avait eu une douzaine de blessés, dont sept graves, dont moi. J’en garde un bout de métal dans la jambe.
Je ne devais la vie qu’à Laurent.
Ce ne fut qu’à l’hôpital, quand il me rendit visite, que mon regard sur lui changea. Je me mis à le trouver attirant, et ma reconnaissance pour lui, s’ajoutant à mon amitié et mon affection déjà présente, firent peu à peu basculer mes émotions déjà confuses.
Jamais je ne lui ai dit mes sentiments jusqu’à l’autre jour. C’était trop étrange, trop gênant pour moi à assumer. D’un autre côté, je l’aimais trop pour le lui dire, peut-être.
Le temps passa ensuite, nous restions des amis fidèles, et je me gardais bien de dire ou commettre quoi que ce soit, jusqu’à la fac, où nos chemins finirent par se séparer.
Je découvrais ma nouvelle sexualité alors, y prenant plaisir, mais je n’arrivais pas à m’attacher. Mon souvenir de Laurent restait quelque part trop fort, trop fort pour qu’un autre amour vienne le supplanter.
C’est la raison pour laquelle, il y a trois mois, j’ai décidé de le revoir, de tout lui dire, afin d’en avoir le cœur net. J’ai fait mes petites recherches, et je tombais sur sa mère au téléphone, qui m’indiqua avec joie la nouvelle adresse de son fils adoré.
Puis, quand je l’ai revu, la semaine dernière, j’ai su que mes sentiments étaient restés les mêmes.
Alors voilà toute l’histoire, me revoilà maintenant, dans sa vie, et j’ai bien l’intention de l’aimer, et de me faire aimer de lui. Tu as ta réponse, alors, acceptes-tu ma proposition ? »
Samuel le regarda étrangement.
« Il y avait de l’amour dans ta voix, et je n’aurais jamais imaginé que Laurent pusse s’être conduit en héros du jour comme tu l’a décrit. Mais je te crois, et je veux bien t’aider. »
Samuel lui tendit la main, et Gilles la serra fermement.
« Associés ?
- Associés.
- Aujourd’hui est un grand jour, tu peux me croire. Bientôt, nous serons tous deux des amoureux comblés ! »
Et Gilles se mit à rire joyeusement, rapidement rejoint par Samuel.
Roman-feuilleton (22) - premier quiproquoElle s’occupait de déplacer les pensées d’un coin à l’autre du rayon. Les petites fleurs n’avaient guère eu de succès cette année, et Valentine en était vaguement affectée. Elle trouvait cela triste, des fleurs condamnées à rester en pot et qui ne connaîtront aucun jardin.
Elle repensa aux événements de la veille. Ce voleur, Sarah, cet inconnu qui l’avait arrêtée avant qu’elle ne commette le pire.
Gilles, c’était son prénom, était quelqu’un de charmant. Et il avait réussi à stopper Sarah au combat, ce qui relevait de l’exploit martial. Elle se rappela leur dernier échange avant qu’il ne parte. Il était amoureux de quelqu’un qui habitait en face de chez elles.
Sauf qu’en face, il n’y avait que Samuel, et depuis peu, Laurent.
Léger blocage mental.
Gilles aimait les garçons ? Elle rougit en y pensant.
Elle leva les épaules. Il était quelqu’un de gentil, et la façon dont il avait dit la chose indiquait un amour sincère. Elle n’allait pas s’effaroucher pour si peu. Elle se mit à réfléchir.
Laurent n’habitait là que depuis une semaine, il était donc impossible que ce soit lui. Donc ce ne pouvait être que Sam.
Elle gloussa en y pensant.
Samuel, avec Gilles ? Elle comprit vite pourquoi cet amour n’était pas réciproque.
« Au fond, ils feraient un couple charmant. Je devrais peut-être donner un coup de pouce à Gilles. »
Roman-feuilleton (21) - Proposition d'alliance« Alors, pourquoi voulais-tu me voir ? »
Samuel remua la cuillère dans sa tasse de café, attendant que le sucre s’y fonde.
« Trois sucres dans une si petite tasse, c’en est presque écoeurant.
- C’est le café qui est une chose immonde. Je bois ça plus par nécessité que plaisir, tu sais, d’où le sucre. Alors, vas-tu répondre ? »
Gilles lui sourit d’un air mutin, et se gratta nonchalamment derrière l’oreille. L’endroit était bondé, et le brouhaha couvrait leur discussion.
« Comme tu le sais, je suis amoureux de Laurent, et j’ai bien l’intention de conquérir son cœur.
- Oui, ça je sais. Et ?
- Eh bien, je te propose une alliance.
- Une alliance ?
- Oui, une alliance. Tu m’aides à séduire Laurent, et je t’aide à séduire qui tu voudras.
- Qui je veux ?
- Oui.
- Je… je ne sais pas… Ca me gêne un peu de me mêler de la vie sentimentale d’autrui comme ça… Et puis, que voudrais-tu que je fasse ? Laurent est du genre forte tête.
- En fait, il s’agira d’abord de me donner des prétextes pour vous rendre visite de temps en temps, d’être là où vous irez, des choses comme ça. Et puis de me donner un coup de main de temps en temps dans mes petites machinations.
- Hum, je vois. Et tu m’accorderais ton aide en retour ?
- Oui. »
Samuel but plusieurs gorgées de son café, avant de répondre finalement.
« Sarah.
- Sarah ?
- Sarah, c’est le nom de celle que je veux séduire. »
Les yeux de Gilles se mirent à pétiller.
« Cette Sarah, ce ne serait pas ta voisine de palier par hasard ?
- Oui, comment tu le sais ?
- Par un divin hasard, il se trouve que je la connais, elle et sa copine Valentine. Bon courage pour la séduire, ce ne sera pas simple.
- Pourquoi ?
- Ca crève les yeux, elle est amoureuse de sa coloc.
- Hein ?
- Tu m’as bien entendu. Je pense qu’elle est lesbienne. Jolie butch quand même, très féminine malgré ses muscles d’acier.
- Tu plaisantes !
- Pas du tout. Mais ne t’inquiète pas, avec mon aide, tu y arriveras peut-être.
- …
- Alors, cette alliance ?
- J’ai une question avant : pourquoi l’aimes-tu ? »
Gilles le regarda dans les yeux, d’un air brusquement songeur.
« C’est une longue histoire, qui remonte au lycée. Tu veux vraiment savoir ?
- Si je dois t’aider, oui.
- Entendu alors, installe-toi bien et commande un autre café. »
28/06/2004Roman-feuilleton (20) - "Excuse-moi Sam"« Allô ?
- Bonsoir, je sais qu’il est tard, mais, est-ce que je pourrais parler à Samuel ?
- Il est endormi… Vous savez, il est trois heure et demi du matin, là.
- …
- Mademoiselle ?
- S’il vous plaît, réveillez-le. C’est sa sœur à l’appareil.
- Ah, ok, ne raccrochez pas, je vais l’appeler…
- Merci. »
Elle entendit des bruits de pas, un long silence puis enfin, une voix rauque à moitié endormie :
« Gabrielle ?
- Samuel ? Je suis contente de te parler…
- Qu’est-ce qui se passe ? Tu as des problèmes ?
- Non, c’est pas ça… Je…je voulais juste te parler un peu.
- Hum. Je vois. Bah, vas-y, de toute façon je n’avais pas sommeil.
- …
- Gabrielle ? T’es toujours là ?
- Je ne sais plus ce que je voulais te dire.
- C’est pas grave, hé, pour une fois que c’est toi qui appelle.
- Excuse-moi Sam…
- C’est rien, petite sœur. Alors, tu as finalement envie de sortir un peu, histoire de découvrir un peu le monde avec ton gentil grand frère ? »
Elle éclata de rire, face à humour léger de son Samuel.
Il y avait si longtemps qu’elle n’avait pas ri.
Roman-feuilleton (19) - "As-tu un rêve ?"« As-tu un rêve ?
- Oui, mais il est… banal.
- Dis toujours.
- Une jolie femme. Des enfants. Une grande maison. Et toi ?
- Moi je n’ai pas de rêve.
- Que veux-tu dire ?
- Rien de plus.
- Tous les humains rêvent, pourtant.
- Sans doute, oui.
- Peut-être as-tu un rêve que tu ne veux pas révéler, caché en toi ?
- …
- Tu es toujours là ?
- Oui. Tu as peut-être raison. Mais je ne le trouve pas.
- Peut-être pourrais-je t’aider à le trouver.
- … »
Elle soupira, regardant le clavier d’un air songeur. De la tristesse envahit peu à peu son visage.
« Crois-tu que cette existence ait un sens ?
- Oui, nos rêves sont là pour ça.
- J’étais certaine que tu dirais ça.
- Je deviens donc prévisible ?
- Nous le sommes tous.
- …
- Finalement, j’ai peut-être un rêve.
- Ah ? Lequel ?
- Toi.
- Tu sais… Je ne veux pas revenir sur notre promesse.
- Moi non plus.
- Alors ?
- Laisse-moi rêver, simplement… »
La conversation ne dura guère plus longtemps. Un sorte de silence gêné s’était imposé, même dans le cadre douillet et protecteur de la messagerie Internet. Quand elle éteignit enfin sa machine, Gabrielle avait les larmes aux yeux. Elle venait de se rendre compte de quelque chose.
Elle jeta un coup d’œil au téléphone, et se décida à appeler son frère.
Roman-feuilleton (18) - "vieille cicatrice"Sarah rêvait...
Elle inspirait profondément, tout en s’enfonçant calmement dans son vieux fauteuil de cuir marron. Elle avait eu une dure journée, comme d’habitude. Elle leva les mains et détacha ses cheveux jusque là noués en queue de cheval, puis jeta un coup d’œil fatigué autour d’elle, balayant lentement sa chambre, presque mécaniquement.
Son regard s’arrêta à la série de portraits et de vieilles photos qu’elle avait suspendue sur le mur face à elle. Son père, sa mère, sa sœur. Elle se vit ensuite, sur un portrait de famille, petite frimousse brune aux yeux sombres et au sourire éclatant.
C’était il y a douze ans déjà.
Douze ans...
L’odeur de brûlé lui revint brusquement dans ses narines, et la vieille cicatrice à son épaule se remit à lui consumer la chair, comme cette nuit-là. Ils étaient tous morts, toute sa famille, tous sauf elle, coincés dans la maison, alors qu’un pompier était parvenu à la sortir, elle. Juste elle.
Les larmes jaillirent malgré ses efforts, et Sarah sanglota silencieusement.
Basculement en arrière, dans le passé.
Elle l’avait vu – elle avait tout vu ! Cet homme dans le bureau de son père, qui fouillait dans les tiroirs, puis déclencha l’incendie d’une simple allumette dans une flaque d’essence. Elle avait crié en le voyant, mais c’était trop tard. Il la frappa durement avant de s’enfuir, et elle était restée un moment dans l’inconscience. Quand elle se réveilla, les flammes avaient envahi toute la maison, et sa robe de chambre avait pris feu. Elle hurla, appelant ses parents. Elle entendit leurs cris étouffés à l’étage. Impossible d’aller les chercher, les flammes dévoraient la porte et le couloir, elle voyait mal, les yeux en pleurs de douleur et de fumées, toussant sous le flot âcre de la suie et des vapeurs en mouvement, et elle avait si peur…
La silhouette d’un pompier se présenta alors à la fenêtre, et tout s’arrêta d’un coup – la chaleur, la toux, la douleur, tout disparut, comme au sortir d’un rêve. On l’avait sauvée.
Sarah se réveilla en sursaut
Onze ans après, elle se souvenait encore de chaque détail, jusqu’au goût de la fumée dans sa gorge.
Et elle avait juré de se venger.
C’était là son unique obsession.
Son regard se durcit. Douze ans après, elle n’abandonnait toujours pas. La lueur de l'aube tardive éclairait sa chambre.
Roman-feuilleton (17) - "L'amour de ma vie vit ici"Gilles et Valentine l'avait mise au lit. Sarah avait commencé à s'agiter dans son sommeil, sans doute en proie à un mauvais rêve dont les deux autres n'osaient pas l'éveiller.
Gilles s'était étonné de reconnaître l'immeuble en arrivant, et avait plaisanté en disant : "L'amour de ma vie vit ici."
- Ah bon ?, avait répondu Valentine.
- Oui, sauf que ce n'est pas réciproque.
- Le mien aussi alors, lança Valentine, et ils rirent ensemble.
Sarah bredouillait dans son état d'inconsciencel.
"Ton amie m'inquiète, tu sais." dit Gilles en s'asseyant sur le canapé.
- Elle n'a pas eu la vie facile, répondit Valentine, en lui tendant un café. Son travail l'épuise, physiquement et mentalement.
- Je veux bien te croire. Au fait, tu sais, l'amour de ma vie dont je te parlais, il habite en face de chez vous. C'est extraordinaire comme coïncidence, non ?
- En face ? Mon Dieu mais je le connais alors !"
Un cri de Sarah les interrompit.
"Elle doit faire un affreux cauchemar. Tu penses qu'on devrait la réveiller ?
- Je ne sais pas."
Gilles se frotta les yeux.
"Je commence à fatiguer, je vais rentrer.
- Attends, tu peux rester là si tu veux.
- Non, je ne veux pas vous déranger... et puis Sarah risquerait de m'arrêter si elle me surprend sur le canapé demain-matin !
- Oui, tu as sans doute raison... Rentre bien alors. J'espère qu'on se reverra !
- Ah ça, je n'en doute pas !" Roman-feuilleton (16) - "Tout ce qu'il avait à faire était de le tuer"Celui qui s’était présenté sous le nom d’Alex rentra silencieusement dans l’appartement vide qu’il occupait depuis presque deux mois. Rien à part une chaise, sur laquelle il posa calmement sa veste, et un matelas neuf posé à même le sol, dénué de drap, de couverture ou d’oreiller. Un vieux combiné téléphonique gisait dans un coin, près d’un morceau de miroir brisé.
Quel homme étrange que ce « Sam. »
Pour la première fois depuis longtemps, il avait été surpris, et forcé de se composer à la hâte un masque adapté. Il essayait de comprendre pourquoi il avait réagi ainsi, pourquoi il avait desserré son étreinte alors que sa mission était claire. La lame de rasoir dans sa poche était prête à jaillir.
Il réfléchit un long moment.
Son rire, c’était son rire.
Le rire de cet homme avait éveillé quelque chose en lui.
De la sympathie ? Un sentiment en tout cas irrésistible sur le moment. Il n’avait pu s’empêcher de sourire, puis de rire avec sa cible.
Il avait échoué ce soir, mais cela ne poserait aucun problème. Il pourrait sans difficulté le revoir, et terminer sa tâche.
Tout ce qu’il avait à faire était de le tuer, après tout.
26/06/2004Roman-feuilleton (15) - "Monsieur aime bien discuter sur le net"Il était encore face à son ordinateur quand Samuel rentra de sa longue sortie nocturne, faisant le plus de bruit possible. Soudain, le visage de son coloc passa par la porte de sa chambre :
« Tu es encore devant ton ordi ?
- Oui.
- Ho ho… Tu me rappelles quelqu’un.
- Ah ?
- Qu’est-ce que tu fais ? Oh, un chat. Monsieur aime bien discuter sur le Net…
- Hum, tu devrais aller te coucher, tu pues la bière.
- Ouaip, je me suis fait un nouveau pote ce soir – je te le présenterai, il est vachement sympa ! Faut aussi que je te raconte comment on s’est rencontré, tu me croiras jamais !
- S’il te plaît, je suis occupé.
- A "chatter" ? Si c’est pas avec une fille, ça n’en vaut pas la peine, hé hé.
- …
- A voir ta tête, ça doit effectivement être une fille… Quoique, on n’est jamais sûr avec le Net. Ca fait longtemps que tu chattes avec elle ?
- Un an et demi environ.
- Ouahou, ça fait un moment effectivement. Et vous ne vous êtes jamais rencontrés en vrai ?
- Non.
- Pourquoi ?
- Tu sais que tu es très indiscret, là ?
- Hum, je vois – une relation strictement platonique, hein ?
- Samuel…
- Pourquoi vous ne vous rencontrez pas ? C’est peut-être un canon, c’est peut-être ta femme idéale !
- Je sais. J’y ai pensé. Mais…
- Mais ?
- Nous préférons ne pas nous rencontrer. Etre de simples confidents nous suffit pour l'instant.
- Tu plaisantes, là ?
- Non. Pas du tout.
- C’est pas croyable… Deux filles superbes vivent de l’autre côté de notre pallier, un gars charmant qui cuisine super bien te fait une quasi-demande en mariage, et toi tu préfères rester là, à squatter devant un écran, dialoguant avec une fille - si c'est bien une fille - que tu refuses de rencontrer ? Mais où va le monde ! Toi et ma sœur, vous êtes bien pareils, tiens…
- S’il te plaît, mes choix ne te concernent pas.
- Ok, ok, désolé, j’ai peut-être un peu trop bu. J'ai mal à la tête, je te laisse, je vais prendre une douche et me coucher. Bonne nuit.
- Bonne nuit. »
Son visage revint à l’écran, il inspira un bon coup, et ses doigts se remirent à pianoter sur le clavier.
Roman-feuilleton (14) - "Compagnons de beuverie"La nuit était tombée, et il errait de par les rues bondées, sous la lumière crue des réverbères, depuis plusieurs heures. Il s’arrêta pour regarder autour de lui pendant quelques secondes, se demandant où il était.
Aucune idée.
Il reprit alors sa longue marche sans but, fendant la foule des gens qui sortaient s’amuser ou se hâtaient de rentrer chez eux. Flots de paroles et éclats de rire, cris et grondements de voitures – bruits familiers qu’il avait finis par savoir apprécier, depuis qu’il habitait cette ville. Trois ans déjà, qu’il vivait là…
Le Destin avait été étrange avec lui, mais il ne s’en formalisait pas. Il attendait simplement ce qui lui était encore réservé, prêt à l’affronter, plein d’une confiance indéfinissable. Il s’arrêta soudain, et soupira lentement, inspirant ensuite un grand bol de l’air nocturne, levant son regard gris vers le ciel obscur. Peu importe ce que serait son destin après tout – il verrait bien, de toute façon, il n’aurait pas le choix.
Il espérait simplement pouvoir terminer ce qu’il était venu faire – c’était là tout ce qu’il demandait au Destin.
Et il lutterait pour cela.
Il marcha encore longtemps, et lorsqu’il se rendit compte de l’heure avancée, les rues étaient déjà désertes. L’air s’était rafraîchi autour de lui, se chargeant d’humidité, mais il poursuivit instinctivement sa marche errante.
Alors il le vit.
Un homme, vêtu pauvrement, adossé contre un mur, à peine éclairé par les réverbères. Son corps vacillant était parcouru de tremblements, et son bras était pressé contre sa poitrine. Soudain, l’homme tressaillit, secoué par un spasme de douleur. Saisi d’inquiétude, Samuel se précipita vers l’homme mal en point.
Au moment même où le jeune homme porta la main sur l’épaule de l’inconnu, ce dernier la saisit et lui fit brusquement une clé de bras qui le plaqua contre la paroi rugueuse du vieux bâtiment, lui arrachant un grognement sourd.
« Ton fric, dépêche ! »
La voix de l’inconnu était nerveuse, comme s’il n’aimait pas ce qu’il était en train de faire, mais sa poigne était sûre et ferme. La rue était vide, personne aux environs. Un instant de silence s’ensuivit, et soudain, un grand éclat de rire s’élança vers le ciel. L’agresseur, surpris de voir sa victime se mettre à rire, desserra légèrement son emprise, et Samuel lui dit, d’un ton franc :
« Je n’ai pas d’argent sur moi – désolé, tu es mal tombé… »
En disant cela, il se libéra de la prise de l’inconnu et se retourna paisiblement. Ce dernier, étrangement, ne s’était pas opposé à son mouvement, reculant de quelques pas. Quelque chose dans la voix de Samuel lui avait curieusement inspiré confiance.
Samuel dévisagea lentement son agresseur, un homme aux cheveux d’un blond pâle, plus grand que lui d’une dizaine de centimètres. Ses yeux étaient d'un bleu très sombre, sa peau bronzée, sa chevelure coupée court. De la perplexité se lisait dans ses yeux, et sa musculature nerveuse semblait prête à réagir au moindre signal de danger.
Samuel mit ses mains dans ses poches en souriant et les remua en inspectant son agresseur qui était toujours là, faisant résonner l’éclat métallique de ses clés – puis en sortit avec surprise un billet de ving euros tout neuf.
Il ne comprit pas.
Il n’avait aucune idée de ce que cet argent faisait là. Il avait pris l’habitude de ne jamais emporter son portefeuille quand il partait en errance comme il aimait le faire parfois – comme ce soir par exemple.
Il rit de plus belle, passant l’autre main dans ses cheveux, et dit, tout joyeux, à son agresseur, le billet entre les doigts :
« C’est ce que j’appellerai un signe du Destin. Ca te dirai une bonne bière ? C’est moi qui invite ! »
Il regardait le grand blond en souriant – et l’autre répondit à son sourire, un peu dépassé.
« Ok, pourquoi pas… »
Samuel mit la main sur son épaule, et l’entraîna joyeusement avec lui :
« Je m’appelle Samuel, et toi ?
- Alex…
- Tu as un bar préféré ?
- Même plusieurs… »
Et les deux hommes s’en allèrent comme les meilleurs amis du monde, burent autant qu'ils purent avec ce qu'ils avaient, et, éméchés, emplirent les rues de Marseille de l’écho de leurs rires.
Roman-feuilleton (13) - "Inqualifiable"« Votre comportement fut absolument inqualifiable, inspecteur Belaïd, absolument inqualifiable. »
Elle resta muette, n’ayant aucune excuse à sa conduite.
« Je suis vraiment déçu, Sarah, vraiment déçu. Vous êtes pourtant l’un de mes meilleurs éléments, et voilà que vous provoquez une bavure policière grossière ? Bon sang, qu’est-ce qui vous a pris ? Ce type gît à l’hôpital avec un genou en miettes et six cottes cassées !
- …
- Vous avez bien raison de rester muette. Nous avons de la chance que la presse ne se soit pas encore emparée du sujet, comme si la Police Nationale avait besoin de ça ! Mais qu’est-ce qui vous est donc passé par la tête ?
- …
- Vous auriez dû l’arraisonner, l’arrêter, et non le massacrer, comme vous l’avez fait !
- …
- Considérez-vous comme relevée de vos fonctions pour quelques temps. Un peu de recul ne vous fera pas de mal, et surtout, priez pour qu’aucune poursuite ne soit engagée contre vous. »
La discussion cessa, et Sarah finit par sortir, le visage fermé. Valentine, assise sur un banc en face du bureau du commissaire, se releva prestement pour aller à sa rencontre.
« Mon Dieu, Sarah, tout va bien ? Je n’ai pas pu te parler après que tu as repris connaissance tout à l’heure…
- Tout va bien, Val. Rentrons, il est tard, et je suis fatiguée.
- D’accord, mais le type qui t’a assommée est encore là. Il m’a dit vouloir s’excuser… »
Sarah aperçut alors l’inconnu, adossé à un mur non loin de là. Il lui fit un geste de la main en la voyant. Elle soupira, prête à s’en aller, mais Valentine insista. Elle céda et se présenta devant le type qui l’avait empêchée de commettre le pire.
« Bonsoir, je suis vraiment désolé de vous avoir fait cela tout à l’heure – mais je ne savais pas que vous étiez inspecteur de police…
- Ce n’est pas grave. Je suis plus à blâmer que vous.
- Je comprends, mais je tenais tout de même à m’excuser. »
Il sourit, et lui tendit la main.
Elle resta muette quelques secondes, avant de la serrer.
« Je m’appelle Gilles. Gilles Carelli.
- Et moi Sarah. Sarah Belaïd. Désolée, tout ceci est uniquement ma faute.
- Je veux bien vous croire – oublions tout ça alors, d’accord ? »
Ils sortirent du commissariat tous les trois, sans parler. La nuit était déjà avancée, et au bout d’une dizaine de mètres, Gilles s’apprêta à leur dire au revoir quand Sarah, le regard vide, vacilla soudain. Elle s’évanouit, rattrapée juste à temps par le jeune homme.
Valentine paniqua.
Il la calma promptement, ramenant aussitôt Sarah à l’intérieur, mais cette dernière se réveilla, murmurant :
« C’est rien… je veux rentrer… à la maison… »
Gilles et Valentine se regardèrent alors dans les yeux : ils allaient devoir la porter dans leurs bras jusque chez elles.
Roman-feuilleton (12) - "Ma soeur est une geek"« Putain, Gabe, tu décroches jamais de ton ordi ?
- …
- Ohé, Gabrielle ?
- …
- Qu’est-ce que tu es encore en train de faire ?
- …
- Gabrielle ? C’est ton frère qui te parle. Tu m’entends ?
- Je suis sur un projet important. Désolée.
- Quel projet ? Oh non, ne me dis pas que tu t’essayes encore au piratage ? Rassure-moi, c’est pas ça, hein ?
- Non, c’est plus amusant que ça.
- Quoi alors ?
- C’est un secret.
- Ben merde alors. Ma soeur est une geek. »
Il se pencha un peu plus vers l’écran, essayant de déchiffrer les lignes de caractères qui défilaient à une allure quasi-subliminale, puis abandonna, face à l’incapacité de son cerveau à appréhender l’essence intrinsèque d’une ligne de code tirée d’un quelconque langage sinon extraterrestre, du moins étranger. Il poussa un soupir d’agacement, puis posa une main sur l’épaule de sa sœur cadette.
« T’es sûr que tu veux pas sortir ? Un peu de vie sociale te ferait pas de mal, tu sais…
- Je n’ai pas besoin d’une vie sociale. Je suis très bien ici.
- Bon sang, Gabe ! Tu restes coincée devant un écran 24 heures sur 24 ! Si c’est pas à ton boulot, c’est ici. Merde alors, c’est pas une vie que tu mènes !
- Si, c’en est une.
- Ok, c’est à mon tour de rester sans voix.
- Il n’y a pas de quoi.
- Tu es vraiment sûre que tu veux pas venir prendre l’air ? Ca te détendra, tu verras, et…
- Non merci.
- … »
Il finit par sortir, seul, grommelant vaguement quelques injures. Sa sœur l’agaçait, certes, mais l’inquiétait surtout. Il aurait souhaité la voir mener une autre vie que celle-là, dans une pénombre permanente, à tapoter sans cesse sur un clavier, à scruter un écran d’un regard vide. Ils étaient frère et sœur après tout – ils avaient été plus proches dans le passé. Et quoiqu’on dise, il tenait à elle. C’était sa petite sœur. Sa seule famille.
Malgré lui, il se sentit un peu coupable.
Il grogna, irrité. Sa sœur menait la vie qui lui plaisait après tout – libre à elle de vivre en ermite. Et il se dit à lui-même :
« Mon petit Sammy, n’oublie pas que toi-aussi tu as ta propre vie à mener… »
Et pourtant, il ne put s’empêcher de se mordre les lèvres en pensant cela.
25/06/2004Roman-feuilleton (11) - Collision« Coiffeur, esthéticienne, cosmétiques… Tu es vraiment sûre que tout ça était nécessaire ?
- Pour conquérir son cœur, oui.
- Et moi je suis supposée être la gentille copine qui t’accompagnera tout au long du difficile exercice de relookage, c’est bien ça ?
- Tu as parfaitement compris.
- D’accord, d’accord… Bon et bien en tout cas, cette journée de shopping m’a crevée. La nuit est tombée, rentrons.
- Oui. »
Sarah soupira.
Tant de frivolités avaient le don de l’irriter, certes, mais comment dire non à sa meilleure amie ? Autant accepter tout cela sagement : après tout, cette séance chez le coiffeur ne lui avait pas fait de mal à elle non plus…
Elles descendirent la rue éclairée par les réverbères, cherchant l’endroit où elles avaient pu garer la voiture, tout en continuant de bavarder gaiement en secouant bruyamment leurs sacs.
Brusquement, un homme surgi de nulle part les bouscula, arrachant le sac de Valentine pour s’enfuir à toute allure. Sarah serra les dents, puis se mit brusquement à courir, piquant un sprint pour rattraper le voleur à la tire.
« Reste là, Val, je m’occupe de ce type !
- Mais tu es folle, reviens ! »
Ils coururent le long de quatre rues, le voleur montrant enfin des signes de fatigues croissants. Sarah le rattrapa aisément, et, arrivant à son niveau, frappa d’un geste brusque du pied, visant le creux du poplité du fuyard, forçant brusquement ce dernier à tomber en avant. Un craquement se fit entendre, alors que les os du voleur à la tire venaient de se briser au niveau du genou. Il cria de douleur en s’affalant finalement de tout son long sur le pavé humide, face contre terre.
La jeune femme, le souffle ardent, le regard brûlant, lui asséna alors un autre coup de pieds dans le dos, ce qui arracha au voleur un nouveau cri de douleur. Elle était en colère – terriblement en colère - et avait trouvé là une occasion de se défouler.
Sentant alors la rage monter en elle, elle se laissa entraîner, sans résister. Se postant sur le dos de l'inconnu, elle lui tira un bras et le fit hurler en lui démettant l'épaule. Elle poursuivit son oeuvre de sape avec de multiples coups de pieds. Le voleur encaissa une nouvelle et brutale série, et ses cris ne furent bientôt plus que de faibles gémissements plaintifs.
Elle s’apprêtait à donner un nouveau coup de pied quand une main retint son bras. Elle se retourna et vit un homme, plus petit qu'elle et aux cheveux bruns assez clairs, aux reflets caramel. Ce dernier la regardait d’un air sévère, avec des yeux aussi sombres que les siens. Elle se releva brusquement, se dégageant de la prise de l’inconnu. L’esprit encore échauffé, elle lui décocha un direct du droit, vers le visage.
L’homme, d’un geste souple, détourna le coup, et, saisissant le bras de la jeune femme, lui fit une prise qui la projeta sur le dos à plusieurs mètres de l’autre côté du trottoir, d’autant plus loin qu’elle avait mis toute sa force dans ce coup. Le choc brusque l’assomma, et elle ne se releva pas.
Il vit alors arriver une autre jeune fille du haut de la rue. Petite, aux cheveux châtains. Elle s’arrêta devant lui, regardant les deux corps étendus sur le sol, et lui jeta un regard terrorisé, tremblante.
Il se mit à parler calmement, cherchant à la rassurer :
« N’ayez pas peur. Je ne sais pas ce qui s’est passé ici, mais j’ai mis un terme à un acte de violence qui aurait pu dégénérer. Hum, pouvez-vous m’expliquer qui sont ces gens ? »
24/06/2004Roman-feuilleton (10) - "trop de choses à faire"Tout était si calme, et paisible…
Un vent léger soufflait sur le grand parc, et une douce lumière inondait l’endroit, et ce malgré le mois d’octobre qui s’avançait, lentement. Les arbres toujours verts remuaient timidement leurs branches, n’osant briser le calme de cette fin de matinée.
Et quelque part, à l’ombre d’un vieux tilleul, il se reposait, seul.
Les yeux fermés, les mains derrière la nuque, Samuel restait là, étendu contre le tronc, sans penser à quoi que ce soit d’important. Il avait retiré ses chaussures, et l’herbe s’occupait de rafraîchir ses pieds nus.
L’âme tranquille, bercé par la brise et la terre, il ne pensait à rien, se laissant dériver vers un demi-sommeil des plus agréables.
D’un certain point de vue, il en avait besoin. C’était peut-être vrai, après tout, qu’il travaillait trop. Il manquait de sommeil depuis quelques temps, et se sentait un peu fatigué. Il avait choisi cette voie, cependant, et il l’assumait. Il avait des rêves et des projets, et se sentait capable de les accomplir.
C’était un brin naïf, mais il y croyait.
Décidément, il y avait trop de choses à faire, trop, trop de choses…
Ses pensées continuèrent de dériver un long moment, puis il perdit peu à peu tout fil conducteur, et finit alors par réellement s’endormir.
Roman-feuilleton (9) - "il est vide, ton carnet"Elles éclatèrent de rire, puis Valentine se confia finalement à sa vieille amie, toutes deux blotties sur le canapé à siroter un thé brûlant.
« Hum. Si j’ai bien compris, tu es restée sur le palier devant la boite aux lettres à de te morfondre sur ton prince charmant, à te demander si tu devais ou non faire le premier pas quand – par on ne sait quelle divine coïncidence – tu trouves un carnet dans la boite aux lettres dont la seule page écrite est un message d’encouragement ? J’ai bien tout compris ?
- Oui. Le message disait « Quoique tu souhaites, tente ta chance. » Cela tombait tellement au bon moment, j’ai cru à un signe du ciel. Puis je suis partie au boulot, on s’est retrouvées ensuite et on est montées dans l’ascenseur. Et là, en sortant, je tombe sur lui.
- Mouais, dans le genre coïncidence, c’est pas mal en effet. Tu as toujours ce carnet ?
- Oui, je l’ai gardé dans mon sac. Attends une seconde.
- …
- Le voilà. Vas-y, lis-le.
- Hum, il est vide ton carnet, là.
- Pardon ?
- Ton carnet, ce n’est qu’un vieux tas de papier jauni, c’est tout. Y a rien écrit dessus.
- Montre !
- …
- Mais c’était écrit ! Là, juste là !
- Valentine, t’es sûre que t’avais pas bu en te levant ?
- Non, je te jure ! C’était écrit !
- …
- S’il te plaît, crois-moi – je ne suis pas folle…
- Ecoute, je pense que tu traverses en ce moment une période difficile, fortement chargée émotionnellement : ton nouveau boulot d’abord, puis tu tombes amoureuse – beaucoup de tensions, ça peut expliquer beaucoup de choses, tout ça. Tu as pu imaginer lire dans le carnet ce que tu souhaites inconsciemment.
- Mais c’était écrit ! Je te le jure ! Ah !
- …
- Arrête de me regarder comme ça – je ne suis pas cinglée !
- Ok, bon, eh bien, on va aller toutes les deux se coucher, maintenant, d’accord ? On reparlera de tout ça demain, une fois bien reposées. J’ai eu une dure journée moi-aussi.
- Oui, d’accord…
- …
- Sarah ?
- Oui ?
- … Non, rien… Bonne nuit.
- Bonne nuit. »
Roman-feuilleton (8) - SilenceLaurent n’avait plus dit un mot depuis le début du repas.
« Ouah, c’est super bon. Tu me jures vraiment que ce pâté est fait avec un mélange de porc haché et d’anchois ?
- Oui, je te le jure.
- C’est trop fou. »
Gilles riait aux remarques de Samuel, mais il se sentait gêné de s’être imposé ainsi, là, débarquant de nulle part des années après. Il se hâta donc de terminer et jeta un vague « Salut ! » aux deux colocataires avant de s’éclipser.
« Alors comme ça, ce type est amoureux de toi ? T’es vraiment trop fortiche comme mec. Tu fais rien, et tu tombes déjà la voisine. Et là c’est un mec que tu n’as pas vu depuis des années qui resurgit soudain pour te déclarer sa flamme. Vas-y, dis-moi ton secret !
- Il n’y a pas de secret, laisse-moi tranquille. »
Sur ces mots, Laurent quitta à son tour la pièce, allant s’enfermer dans sa chambre.
Roman-feuilleton (7) - le carnetValentine descendait les escaliers pour aller récupérer le courrier quand elle repensa à lui.
Il était assez grand, et son visage était beau. Des cheveux tirant sur le roux, des yeux d’un vert sublime, et un sourire chargé de gentillesse. Le coup de foudre, effectivement. Un regard échangé, et elle avait succombé.
Mais, était-ce réciproque ?
Bien sûr que non. Elle restait pour l’instant dans son coin à soupirer et rêver, rangeant et réarrangeant ses outils de jardin, ses pots de fleur et ses sacs d’engrais et de fertilisant - c’était bien tout, et pour l’heure, cela lui suffisait. C’était comme à chaque fois – elle avait si peur… Peur d’aller le voir, de lui parler, de l’inviter à prendre un verre, ou Dieu savait quoi d’autre. Peur du refus, surtout. Ou de l’indifférence.
Elle sourit, l’air triste.
C’était effectivement chaque fois pareil, et pourtant…
Elle y croyait, de toute son âme, à chaque fois, encore et encore.
Oui, Sarah avait beau dire, l’amour en valait la peine, il devait en valoir la peine. Certes, oui, elle avait souffert à chaque fois, comme beaucoup d’autres avant elles, elle en était bien consciente. Mais elle continuait d’y croire, désespérément. Quel sens donner à la vie sinon ? Elle se savait d’une divine niaiserie, mais elle avait la foi, foi en l’amour sincère, et véritable. Elle rêvait et espérait – elle connaîtrait le Grand Amour un jour !
Sarah riait à chaque fois qu’elle disait ça. « Valentine, quelle naïve tu fais ! » Sa vieille amie avait connu tellement de moments difficiles, son âme s’était peu à peu chargée de rancœur et d’amertume. Son cœur était plein d’une indicible colère, d’une rage presque palpable, à certains moments. Elle en avait presque peur, parfois.
Valentine soupira.
Elle aimait profondément sa vieille amie, qu’elle semblait connaître depuis toujours, et elle espérait que ses plaies, un jour, guériraient.
Elle s’aprocha des boites aux lettres et continua de songer à celui qui hantait désormais son cœur. Qu’allait-elle faire ? Aurait-elle le courage de lui parler à nouveau, de lui demander ?
Elle ouvrit la boite aux lettres, et, surprise, y vit un vieux carnet.
Un carnet d’une dizaine de centimètre de long sur six de large, avec une vieille couverture en cuir bleu usé et poli. Elle l’ouvrit – il était tout à fait vierge malgré ses pages jaunies, si ce n’étaient ces quelques mots élégamment tracés sur la première page :
« Quoique tu souhaites, tente ta chance. »
23/06/2004Roman-feuilleton (6) - "Et crois-moi, je n'abandonnerai pas"« Bon, je sens que tu as plein de choses à me raconter et que tu trépignes en attendant mes questions. »
Gilles rit de bon cœur. Il était en train de préparer du simple riz blanc et parfumé dans une grande marmite.
« En effet, j’ai beaucoup de choses à raconter. Par quoi veux-tu que je commence ?
- Vas-y chronologiquement. Tu as dit que tes parents avaient divorcé ?
- Oui, ils ne s’entendaient plus. Et comme je n’étais pas très doué pour les études, la situation a empiré lorsqu’ils ont commencé à se rejeter mutuellement la faute. Résultat : je suis parti en claquant la porte, et eux se sont définitivement quittés. Ils ont refait leur vie chacun de leur coté, ne t’inquiète pas. Il faudra que je te présente ma nouvelle demi-sœur, elle est adorable. Elle vient d’avoir quatre ans.
- Eh bien… Et après ?
- Et après… j’ai rencontré mon premier amant. Tu rougis ? Héhé, tu es toujours aussi prude… C’était un gars d’origine vietnamienne. On est resté ensemble trois ans quand même. Sa famille ignorait tout de nous, bien sûr, il était hors de question pour lui de dire quoi que ce soit. Il avait le projet d’ouvrir son propre restaurant, et il a pris le parti de m’enseigner la cuisine, afin que je le seconde.
- Et alors ? Ca ne s’est pas fait ?
- Non, cela ne collait plus trop entre nous à la fin. En fait, il était très discret, trop même, à cause de sa famille. Je commençais à fatiguer de supporter sa double-vie, alors j’ai craqué, et je suis parti. C’était il y a deux ans et demi. Et puis il y avait une autre raison…
- Laquelle ?
- Ben… toi.
- Moi ? »
Laurent se mit à rougir plus fort encore.
« Oui, toi. J’étais déjà amoureux de toi au lycée.
- Mais… je…
- Tu n’as jamais rien su, et c’était très bien ainsi. Moi-même j’ai mis du temps à accepter cette situation, alors je n’allais pas te l’imposer. Je ne le regrette pas, finalement.
- Mais… tu…
- Oui, tu as bien compris. Si je suis là, c’est parce que je t’aime, et que j’ai bien l’intention de conquérir ton cœur. Tôt ou tard. Et crois-moi, je n’abandonnerai pas. »
Roman-feuilleton (5) - "Alors c'est lui, ton comptable ?"« Alors c'est lui ton comptable ? Valentine, tu m'entends ? Sors tout de suite de cette salle de bain !
- Non !
- Et alors, qu’est-ce que ça peut faire que toi et lui soyez voisins ? C’est pas plutôt une bonne nouvelle ? C’est pas toi qui croyais au destin ?
- Non !
- Enfin Valentine, explique-toi ! Sors de là !
- Non ! »
Elle soupira. Valentine et ses crises avaient le chic de l’exaspérer. Elle lança simplement :
« Bon, je vais me faire du thé et me poser devant la télé. Tu me rejoins quand tu veux. »
De longues minutes passèrent.
La porte finit par s’ouvrir, lentement.
« Je sais que je dois te paraître bizarre. C’est simplement que je n’arrive pas à y croire. Le carnet d’abord, et puis ça… Ca faisait trop d’un coup je crois…
- Un carnet ? Quel carnet ?
- Le carnet que j’ai trouvé dans la boite aux lettres, ce matin.
- Hum, tu ferais mieux de tout me raconter avant que je ne te prenne vraiment pour une cinglée. »
Roman-feuilleton (4) - Le cinquième élément« Laurent, il y a quelqu’un à la porte, c’est pour toi !
- J’arrive ! »
Il sortit de sa chambre et vit une silhouette vaguement familière dans l’entrée.
« Gilles ? C’est toi ?
- Laurent ! »
Le nouveau venu lui sauta dans les bras et l’étreignit avec affection, à son grand dam . Gêné, il murmura :
« Hum, tu peux me lâcher maintenant.
- Heu, oui, bien sur ! »
Il était plus petit que lui d’une dizaine de centimètres, avec des cheveux mi-longs de couleur caramel. Son sourire lui rappela pourquoi on l’avait surnommé « Joyeux » au lycée.
« Hmm, tu m’invites à m’asseoir ?
- Heu oui, bien sûr, je… je t’offre quelque chose à boire ?
- Oui, volontiers !
- Alors, que t’est-il arrivé depuis la fac d’éco ? Cela doit bien faire six ans qu’on s’est perdu de vue, quand tu as abandonné ton DEUG.
- Héhé, il s’est passé beaucoup de choses. Oui, beaucoup. Mes parents ont divorcé peu après mon abandon. Et j’ai changé de carrière, maintenant je suis cuisinier dans un restaurant chinois.
- Divorce ? Cuisine chinoise ? Je ne te crois pas.
- Hah, monsieur veut des preuves ? Ton coloc et toi avez prévu quelque chose ce soir ?
- Hum, non…
- Alors je peux vous préparer un petit quelque chose. Tu verras, je suis assez doué.
- Mais le frigo est vide, et on n’a pas d’ingrédients…
- Ne t’inquiète pas, j’ai amené ce qu’il faut dans ma voiture.
- Hein ?
- Je reviens tout de suite. »
Il le regarda se lever et lui adresser un autre de ses grands sourires. Peu avant de sortir, Gilles se retourna :
« Au fait, il y a une autre chose qui a changé dans ma vie.
- Laquelle ?
- J’ai fait mon coming out.
- Hein ? »
Et l’autre s’enfuit en riant.
Roman-feuilleton (3) - "Parce que."Il déballa le dernier carton contenant ses affaires soigneusement arrangées, puis se mit à mettre de l’ordre dans sa nouvelle chambre. Il rangea un à un ses livres sur les étagères par ordre alphabétique du nom de leurs auteurs, puis s’occupa de l’armoire à vêtements, mettant un soin tout particulier à la disposition de ses chemises, inspecta ensuite son bureau de bois clair parfaitement astiqué, vérifia alors méticuleusement les câblages de son ordinateur, et enfin passa l’aspirateur dans toute la pièce – puis dans tout l’appartement puisqu’il y était.
Un bruit dans l’entrée perça le ronflement grotesque de l’appareil électrique. Samuel venait de rentrer.
« Salut ! Alors, t’as fini de t’installer ?
- Pas tout à fait. Il y a encore une chose, mais je t’attendais pour m’aider à la transporter.
- Quoi ?
- Tu verras.
- … »
En bas de l’immeuble résidentiel :
« Ton piano ? Mais nous habitons au quatrième étage !
- Et alors ?
- Mais Laurent, ce piano est énorme ! Il ne rentrera pas dans l’ascenseur !
- C’est pour ça que tu es là. Tu vas me donner un coup de main pour le transporter jusque chez nous.
- Ne me dis pas qu’on va emprunter les escaliers ?
- Un peu d’exercice ne te tuera pas.
- Vu la taille du piano, j’ai des doutes.
- Ne te fais pas prier, je ne vais tout de même pas abandonner mon piano ici. Je ne me suis pas encore plaint de ton saxophone, que je sache.
- Putain, je crie au coup bas !
- Alors, il vient ce coup de main ?
- Bon sang, mais pourquoi tu ne joues pas du violon ?
- Parce que.
- … »
Ils mirent une heure et demi avant d’arriver enfin à leur étage – Samuel ayant exigé de faire une pause de dix minutes entre chaque niveau, juste pour reprendre son souffle. Une fois arrivés, Samuel s’affala plus ou moins gracieusement contre le mur, en sueur, ahanant :
« Bon sang, j’aurais dû te demander si tu jouais d’un instrument de musique avant de te prendre comme coloc…
- C’est réciproque.
- …
- Tu vas voir, un piano, c’est très convivial.
- Je veux bien te croire – mais son poids me reste quand même en travers des épaules.
- Pff, j’ai jamais entendu quelqu’un se plaindre autant que toi.
- Ca se voit que c’était pas toi qui étais sous le piano pendant toute la montée.
- On a tiré au sort, non ? C’était ton idée…
- Putain que je déteste le hasard.
- Pas autant que moi. »
Sur ces mots, l’ascenseur s’ouvrit, et deux jeunes femmes en sortirent. La première, Laurent la connaissait déjà, elle avait littéralement défoncé leur porte d’entrée pour menacer Sam et lui ordonner de ne plus jamais jouer de son saxophone. Quelqu’un de particulièrement sensé, donc, et il saurait l’apprécier sans doute, même si elle était quelque peu bruyante. La seconde devait certainement être Valentine, la colocataire de Sarah dont Sam lui avait vanté les charmes. Cheveux châtains, yeux noisette, un petit nez ravissant – il comprit pourquoi Sam lui avait dit qu’elle était mignonne.
Bizarre, il avait cependant l’impression de l’avoir déjà rencontrée. La voix de Sam, qui venait de se refaire une contenance, résonna dans tout le couloir :
« Coucou les filles ! Alors, ça a été votre journée ?
- Les théologiens se trompent. L’Enfer est sur terre.
- Ok Sarah, de bonne humeur à ce que je vois. Et toi Valentine ? Tu as été aux Calanques en ce beau dimanche, il paraît ? Alors, c’était comment? »
La jeune femme resta muette, les yeux chargés de surprise, une vieille boite à biscuit rouillée entre les mains, ignorant complètement Samuel. Laurent se rendit compte qu’elle le dévisageait. Un peu gêné, il dit :
« Bonjour, on ne s’est pas déjà rencontré quelque part ?
- …
- Hum. Enchanté, je suis Laurent, votre nouveau voisin.
- …
- Heu... »
Il lui avait tendu la main, mais elle était restée sans réaction, quand brusquement, le visage rougissant, elle fonça dans son appartement en claquant la porte derrière elle. Sarah l’observa s’enfuir, jeta un coup d’œil sur Laurent, et un sourire malicieux s’afficha sur son visage. Elle le salua et rentra chez elle, à la suite de Valentine.
« Hum, je crois que tu lui as tapé dans l’œil, là. T’es un sacré chanceux quand même.
- Je ne sais pas si je dois en être tellement heureux – pour l’instant, je suis plutôt… décontenancé.
- Ho ho, et il est modeste en plus.
- … »
Roman-feuilleton (2) - Présentation, Valentine et Sarah« Alors, ce premier jour de boulot ?
- C’était merveilleux. Tout le monde s’est montré très gentil avec moi. Et puis… J’y ai rencontré quelqu’un, et je… Je crois que je suis amoureuse.
- Encore ?
- Non, je te promets, cette fois-ci, je crois que c’est vraiment sérieux…
- Tiens donc.
- Il est beau, et intelligent, et gentil aussi…
- Ouah. Tout ce dont on peut rêver, je suppose.
- Et ses yeux, tu aurais dû les voir, d’un vert si profond…
- Bien, je vois déjà le tableau. C’est donc un de tes nouveaux collègues ?
- Oui. On s’est croisé dans un couloir. Il m’a sourit et puis m’a souhaité la bienvenue.
- Quoi, c’est tout ?
- Sarah…
- Ok, ok, c’est juste que c’est le quatrième type dont tu tombes amoureuse sur un coup de tête depuis qu’on a emménagé ici.
- Ce n’étaient pas des coups de tête, et puis… Et puis cette fois, je suis certaine que c’est le bon !
- Ah ? Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
- Je le sais, c’est tout. Mon cœur me le dit.
- Comme c’est romantique.
- Sarah…
- Bon, bon, d’accord, excuse-moi. Et il fait quoi ton prince charmant ?
- J’en sais rien.
- Tu n’en sais rien ?
- En fait, je n’ai pas trop eu le temps de parler avec lui. Je crois qu’il travaille à la compta, quelque chose comme ça.
- Un comptable, hein ? Bon ben, tant que ce n’est pas un dealer ou un proxénète, tu as toute ma bénédiction. J’imagine déjà les gros titres sur Voici : « Brillant comptable tombe amoureux fou de la responsable du rayon Jardinage. »
- Sarah…
- Je n’y peux rien – les sarcasmes sont une composante importante de ma personnalité. Sans eux je serais plongée dans un état de catatonie permanent. »
Roman-feuilleton (1) - Présentation, Laurent et Samuel« Bien. Je vais à présent te poser quelques questions, histoire de voir si cela pourra coller entre nous. Ca ne te dérange pas si je prends des notes ?
- Pas du tout… Ok. Je suis prêt, pose tes questions.
- Tes nom, prénom ?
- Bernier, Laurent.
- Date de naissance ?
- Le 21 juin 1976.
- Solstice d’été, hein ? C’est amusant, moi je suis né le solstice d’hiver de la même année.
- En effet, c’est ce qu’on pourrait appeler une vague coïncidence…
- Profession ?
- Je travaille au service compta d’une grande surface.
- Ah oui ? Très bien. Religion ?
- Je suis catholique.
- Ok. Tu aimes les animaux ?
- Les animaux ne me dérangent pas, mais je ne sais pas si j’en voudrais un chez moi.
- Parfait. Personnellement, je ne supporte pas les animaux, surtout les chats, alors hors de question d’en ramener ici, compris ?
- C’est compris.
- Tes hobbies ?
- J’aime lire, la musique, et le cinéma aussi. Je suis plutôt banal, en fait.
- Tu ne pratiques pas de sport ?
- Non, du tout.
- Ton style de musique ?
- Classique. J’aime bien Haendel, Bach, et Chopin aussi.
- Parfait. Ta couleur préférée ?
- Pardon ?
- Je te demande quelle est ta couleur préférée.
- Heu, le blanc.
- Le blanc ?
- Oui, le blanc.
- Ok… Habitudes alimentaires ?
- Hum, omnivore, je suppose… J’adore le chocolat. Et j’aime bien la cuisine italienne aussi.
- Orientation sexuelle ?
- Hein ?
- Ton orientation sexuelle. T’as une copine ? Tu préfères les filles ou les garçons ?
- Heu, non, pas de copine, et, hum, les filles, je crois, enfin, heu…
- Parfait. Vraiment parfait… »
Il garda le silence pendant une minute, feuilletant son bloc-note, puis reprit, un grand sourire aux lèvres :
« Bien. Laurent Bernier, je suis heureux de vous avoir pour nouveau colocataire. J’espère que notre cohabitation durera longtemps.
- Eh bien, je l’espère moi-aussi… »
Et ils se serrèrent la main.
Ce fut le moment que choisit la porte de l’appartement pour s’ouvrir à grand fracas. Une jeune femme, aux cheveux bruns et noués en queue de cheval, surgit alors dans le salon, l’air absolument furieux. Elle jeta un regard mauvais aux deux occupants de la pièce, ou plutôt à celui des deux qu’elle connaissait.
« Bon sang, Sam ! Je t’ai déjà dit d’arrêter avec ce foutu saxophone ! Tu nous casses les oreilles avec ton machin ! J’ai pas pu dormir de toute la matinée alors que j’étais de service hier-soir !
- Mais j’aime bien le saxophone… Tu n’as pas remarqué que j’avais fait des progrès ?
- Des progrès ? Mon Dieu, Sam, tout ce qu’a changé cet instrument dans ma vie, c’est qu’il a chassé tous les chats du quartier !
- Je ne m’en plaindrai pas.
- …
- Arrête de me regarder comme ça, tu me fais peur.
- Bon, écoute Samuel, je sais bien que tu aimes la musique, le jazz, le blues, tout ça – mais crois-moi, tu n’as aucun talent. Alors arrête les frais, et débarrasse-toi de ce saxophone – par pitié.
- Alors là tu me fais vraiment mal…
- Disons que si je te reprends à jouer de cet instrument quand je suis chez moi, je te le fais avaler par les narines – compris ?
- Heu, compris.
- Bien. »
Elle se tourna vers Laurent, et lui adressa un sourire proche du rictus.
« Bonjour. Vous êtes son nouveau colocataire ?
- Heu…oui.
- Alors bonne chance. J’espère que vous survivrez à son saxophone. Votre prédécesseur n’a pas eu cette chance.
- Heu, j’espère bien.
- Au revoir.
- Au revoir. »
Elle disparut en claquant la porte aussi bruyamment qu’elle entra.
« Hum, faut pas t’inquiéter, Sarah est une fille très gentille, à ses heures. Sa coloc est super sympa elle-aussi, tu vas voir, tu vas les adorer. Elles habitent en face de notre palier. Valentine est mignonne à croquer…
- Excuse-moi, mais tu ne m’avais pas dit que tu jouais du saxophone…
- Ah bon, j’ai oublié ?
- … »
16/06/2004EveilOù vont nos rêves quand nous nous réveillons ?  |